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Y comme Yourcenar

Soleil couchant sur un lac – William Turner – vers 1840-1845
huile sur toile, 91 x 122,6 cm
Londres, Tate

Vous êtes vous déjà perdu, capturé corps et âme, dans les Nouvelles Orientales de Marguerite Yourcenar ? Si oui et si vous aimez la peinture, il faut relire « Comment Wang-Fô fut sauvé ». Vous entrerez à nouveau dans le monde magique des images-sentiments, des couleurs-sensations, du réel-faux plus vrai que le vrai.

Vous marcherez sur le pavement de jade d’un palais impérial ou bien vos longs cheveux flotteront sur une mer peinte dont le murmure des vagues vous berce. Vous entendrez, figé de stupeur, le claquement des rames sur l’eau. Comme Ling, le disciple de Wang-Fô, emporté par le tableau que peint son vieux maître, vous reviendrez, un foulard de sang autour du cou, de ce pays au-delà de la mort, là où votre enfance vit encore, pour monter dans la barque que Wang-Fô est en train de peindre.

Faites comme Ling ou comme l’empereur et ses courtisans. Admirez l’œuvre du maître. Essayez ! L’effet est garanti. Posez-vous devant une de ces toiles magiques, dans un silence aussi profond que celui décrit par Yourcenar : « si profond qu’on eût entendu tomber des larmes »

Par exemple, devant l’un des tableaux de mer de Claude Gellée dit Le Lorrain. Embarquez dans un de ces navires dont les mâts craquent sur la houle. Vous entendrez claquer les oriflammes et le grincement des cabestans. Vous assisterez à l’embarquement de la reine de Saba. À Tarse, vous rencontrerez Cléopâtre et son nez joli. Dans un port au ciel blanc, vous irez en courant incendier les navires des femmes de Troie. Dans un petit port de mer à l’aube, quand la mer est verte, vous respirerez des odeurs d’algues et de pêche et, sur votre peau, vous sentirez la chaleur du soleil sortant des eaux et chassant les fraîcheurs en même temps que les frayeurs de nuit.

Mieux encore, installez-vous devant une toile de Turner.

Je vous suggère « Soleil couchant sur un lac » ou bien « Paysage avec une rivière et une baie au loin ». Vous verrez des soleils voilés et des scintillements de lumière. Il y aura des ciels opalescents jouant sur les eaux calmes. Des bleu paisibles. De fines touches ocre. Des nuages, de merveilleux nuages noyés de brume. Vous trouverez, à l’instar de l’empereur dans la nouvelle de Yourcenar, que votre monde est moins beau que celui du peintre. Avec lui, vous crierez votre dépit : « Tu m’as menti, Wang-Fô, vieil imposteur : le monde n’est qu’un amas de taches confuses, jetées sur le vide par un peintre insensé, sans cesse effacées par nos larmes »…

Persévérez un instant. Laissez de côté vos images convenues. Oubliez ce que vous savez déjà. Et, comme devant le tableau de Wang-Fô, quand nous nous verrons, vous me raconterez : « une buée d’or s’éleva et se déploya sur la mer. Enfin, la barque vira autour d’un rocher qui fermait l’entrée du large ; l’ombre d’une falaise tomba sur elle ; le sillage s’effaça de la surface déserte, et le peintre Wang-Fô et son disciple Ling disparurent à jamais sur cette mer de jade bleu que Wang-Fô venait d’inventer ».

28 août 2009 Jean-Paul Schmitt

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