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Nature morte au saxophone

Nature morte au saxophone – huile sur toile 80×120 cm – juillet 2014

Niché dans les coussins moelleux de l’enfance, un saxophone joue loin au fond de moi un air de jazz.

Beauté des instruments de musique ! Ils sont quelques-uns à avoir traversé mes jeunes années à la vitesse de l’éclair et sans laisser d’autres traces que le regret de ne pas avoir pris le temps de les apprivoiser.

Le premier fut une caisse claire. Claire, un adjectif étonnant pour moi qui voyait les couleurs avant d’entendre les sons : ma caisse claire était bleu nuit.

Un peu plus tard, ce fut le piano – épisode bref – puis le violon, que je savais faire grincer à merveille. Ils ont tenté de satisfaire l’âme rétive qui se voulait musicienne. Je me souviens avec tendresse du bel étui de contre-plaqué que papa avait fabriqué pour ce violon trois-quarts d’occasion. Je l’ai toujours. Le violon est fendu et a perdu ses cordes, mais il flotte toujours un parfum de colophane dans le vieil étui. Je me souviens aussi d’avoir détesté l’ouvrier violoniste à qui il avait confié le soin de m’enseigner l’art difficile des cordes frottées. L’infâme avait une méthode de forgeron : à coups secs d’archet sur mes doigts crispés, il tentait systématiquement de faire prendre une position anatomique idiote à mon poignet quand fatigué je laissais le manche se poser dans ma paume. J’ai fui en oubliant tout ou presque. Sol, ré, la, mi sont les seuls rescapés de ma mémoire désaccordée.

Puis je me mis à rêver d’un saxophone. Le saxophone et le jazz !… Trop cher : ce fut une clarinette si bémol, toujours d’occasion. Je pouvais enfin massacrer à satiété « Petite fleur » de Sidney Bechet. Papa fermait la porte du salon où je répétais ad nauseam, fermait la porte de la cuisine où maman s’affairait indulgente et partait se réfugier à l’extrémité la plus lointaine du jardin.

Parfois, quand je vais poser quelques fleurs sur la pierre qui abrite leur souvenir, je pense au sourire indulgent de ma mère quand je jouais pour la millième fois « Petite fleur » et aux doigts magiques de mon père ébéniste qui savait créer tant d’objets et si bien greffer les roses et je fredonne :

« J’ai caché

Mieux que partout ailleurs

Au jardin de mon coeur

Une petite fleur »

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