web analytics

Chapeaux et fruits

Fusain format raisin – octobre 2010

Les chapeaux étaient sa folie. Tout comme les fruits en cagette.

Les fruits épars, sans un réceptacle pour les assembler, lui semblaient tombés de Sirius, pâles, sans odeur, sans saveur, orphelins de la terre. Une cagette était le plus beau des ostensoirs pour les poser aux reposoirs de sa mémoire. Rassemblés dans leur écrin aux lattes tatouées, serrés les uns contre les autres, ils résistaient aux ogres gourmands. De peur d’être croqués, ils transpiraient et leur sueur sentait alors très fort l’écorce, les feuilles et l’automne des arbres où il était perché.

Quant aux chapeaux, il les collectionnait avec la même frénésie. Toujours des chapeaux masculins. Leur feutre imprégné de sébum sentait le velours paternel, la vapeur qui montait lorsque sa mère les séchait près de la cuisinière après la pluie, le tabac qui enfumait le café Brauer où son père tapait les cartes du scat le dimanche. Sur leur ruban moiré il retrouvait les mêmes traces que celles que la mousse faisait en débordant sur les ronds absorbants là où, gravé dans le carton pour l’éternité, un saint Nicolas de brasserie bénissait étourdiment les ouailles buveuses. Les chapeaux qu’il aimait avaient le goût de l’amer-bière.

Fruits et chapeaux étaient les briques de châteaux sans cesse retouchés. Quand le mortier était prêt, il maçonnait à toute allure. Enfiévré, il assemblait les odeurs et la chaleur, les feutres et les fruits pour construire les jours évanouis. Les assemblages hétéroclites imposaient en images tremblées un passé toujours nouveau.

Quand la lune montait en plein jour, il rajoutait à toute allure, nerveusement, un bouquet cueilli pour sa mère. Il le plantait dans l’ombre des chapeaux et de la cagette aux fruits dorés.

Puis il sautait par dessus le ruisseau qui, tout au fond de lui, chantait avec des grondements de torrent.

Leave a Reply