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Chez le patti

Fusain sur papier format raisin – étude – mai 2012

Le patti.

Dans ma famille, dans l’Est, du côté de la vallée de la Fensch, vallée des anges noirs qui bordent la Moselle, on l’appelait Peaux-de-lapins. En tout cas, c’est comme ça que nous l’appelions, Papa, Maman et moi.

Debout dans sa carriole à cheval, il hurlait « Peaux de lapins, chiffons, papiers, ferraille ! » en passant devant la maison. Mon père me permettait alors de décrocher les peaux qui pendaient dans son atelier. Là, ces vestiges de nos agapes dominicales séchaient retournées et garnies de foin pour les conserver girondes. Je les apportais à Peaux-de-lapins qui m’en donnait vingt francs (anciens !) par dépouille. Trésor.

Dans mon pays d’aujourd’hui, les Monts du Lyonnais, il semblerait que Peaux-de-lapins s’appelait le patti, mais il s’agit bien du même personnage à en juger par le formidable art du rangement que seuls les rois de la récup’ de cet acabit maîtrisent avec art.

En entrant dans la remise de l’un de ces rares survivants, on comprend de suite que le patti ne s’occupe pas que de piaus (encore du franco-provençal d’ici) ou de pattes, fussent-elles pattes-mouilles tant la toiture de tôle, dentelée de rouille, capte généreusement l’eau du ciel. On reconnait tout de suite l’antre de l’artiste à ses empilages, ses pêle-mêles, son fouillis, ses amoncellements, son bric-à-brac, ses saint-frusquins, son bordel, ses fourbis. Un capharnaüm formidable et biblique : d’après Marc (pas mon ami peintre, mais l’évangéliste que j’ai beaucoup moins fréquenté) dans la maison Kfar Nahum où se trouvait Jésus, il y avait tant de gens dans tous les sens qu’on ne trouvait plus de place et que jusque devant la porte on cherchait de l’espace disponible !…

Tout déchet trouve chez le patti un rêve de résurrection : la ferraille, les vieux bidons et les carcasses en tôle, la vaisselle fendue, les bouts de fil de fer ou de cuivre, les portes dégondées, les verres dépolis ou déformés, les chiffons jaunis, les vêtements pastillés d’antimite, des croûtes de peintre aux cadres éclatés. Ça s’installe. Ça s’incruste, Ça prend le temps. Ça tient les murs une ou deux éternités avant de trouver preneur. Ça sent l’essence et l’huile de vidange. Ça accroche les araignées du soir avec espoir et celles du matin avec chagrin. Ça me fait penser au Buffet de Rimbaud :

« Tout plein, c’est un fouillis de vieilles vieilleries,
De linges odorants et jaunes, de chiffons
De femmes ou d’enfants, de dentelles flétries,
De fichus de grand’mère où sont peints des griffons »

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